Toulouse, 5 novembre 1940. Alors que Pétain est acclamé par la foule, Marie-Louise Dissard, une commerçante de la rue de la Pomme décore la devanture de sa boutique « A la poupée moderne », un commerce que l’on appelle un « magasin de frivolités féminines », d’un portrait du maréchal ainsi que de celui d’Hitler et d’un exemplaire des Misérables de Victor Hugo. Les autorités ne prêtent guère attention à ce qui peut être considéré comme une provocation. Elle n’est pas inquiétée. « Il faut bien comprendre que la femme n’avait aucun statut à cette époque, qu’elle occupait une non-place dans la société. » précise Guillaume Agullo, conservateur du musée départemental de la Résistance et de la Déportation.
Résistante de la première heure
Profondément anti-fasciste, elle ne se résout pas à la défaite militaire et la soumission à l’Allemagne nazie du gouvernement de Vichy qui vient de promulguer les premières lois antisémites. Elle se charge de distribuer les journaux clandestins entreposés chez le libraire Jouaneau, rue des Arts et de diffuser les tracts invitant à ne pas cesser le combat signé d’un militaire alors inconnu, le général De Gaulle. Sous le pseudonyme de « Victoire », elle recueille des renseignements pour le compte du groupe Bertaux, un réseau résistant d’une quinzaine de personnes formé autour de Pierre Bertaux, ancien membre de cabinets du Front populaire et professeur d’allemand à la Faculté des Lettres de Toulouse. A partir de juillet 1941, la liaison avec Londres est mise en place et les premiers agents de la France Libre sont largués sur Fonsorbes, près de Muret. La police française ouvre une enquête sur elle mais le rapport conclut au déséquilibre mental. Elle est présentée comme « imbue des doctrines socialistes et manifestant ouvertement des sentiments anglophiles et formant sans cesse des vœux pour la victoire de ce pays. On prétend qu’elle ne jouit pas de la plénitude de ses facultés mentales et il n’est pas douteux qu’elle ne peut exercer aucune influence dans son entourage car, on ne donne aucun crédit à ces affirmations ». D’un naturel enjoué, forçant son côté exubérant, elle accentue cette réputation pour agir plus tranquillement. Après le démantèlement du réseau en décembre 1941, elle use de tous les stratagèmes pour aller ravitailler régulièrement ses camarades à la prison militaire de Furgole et maintenir leurs contacts avec leurs familles.
La rencontre avec Pat O’Leary
Elle continue ses activités clandestines et rencontre au printemps 1942 un agent du réseau d’évasion Pat O’Leary, en relation avec l’Intelligence Service à Londres. Elle loue son appartement au chef du réseau, Albert Guérisse, médecin auxiliaire de l’armée belge. Il met en place les structures clandestines d’un réseau dont les ramifications s’étendent à partir de plusieurs grandes villes. Toulouse en est la plaque tournante avec des relais à Saint-Girons et à Perpignan. Manquant de contacts sûrs dans le Sud-Ouest, il lui fait confiance. Membre à part entière du réseau, elle prend le pseudonyme de « Françoise », déménage rue Paul-Mériel dans le quartier Saint-Georges où elle installe le poste de commandement. Elle devient sous le numéro 40.068 chef du secteur de Toulouse et de sa région pour la ligne d’évasion vers l’Espagne et se consacre à la gestion et au transfert des commandements alliés évadés, de jour comme de nuit. « Si elle a réussi à faire passer autant d’aviateurs en Angleterre ou en Afrique du Nord via les Pyrénées et l’Espagne, c’est en grande partie parce que c’était une spécialiste du camouflage et du déguisement. » loue Guillaume Agullo. Son sens unique de la répartie et son art du déguisement lui font alors passer sans encombre les cordons de surveillance de son quartier.
A la tête de son propre réseau
En mars 1943, un vaste coup de filet de la police allemande démantèle le réseau de Pat O’Leary. Albert Guérisse est lui-même arrêté à Marseille. Les résistants sont neutralisés et immédiatement déportés. Marie-Louise Dissard qui échappe miraculeusement à la souricière est obligée de quitter Toulouse quelque temps pour Bergerac puis Cahors, sa ville natale. Opiniâtre et intrépide, elle reconstitue un réseau de 211 membres qu’elle nomme « Réseau Françoise » et se rend personnellement en Suisse pour rencontrer l’ambassadeur britannique ainsi que le consul d’Angleterre, Sir de Beaumont, à Barcelone. Accréditée officiellement, elle reçoit les fonds nécessaires (achats de l’habillement, vêtements, chaussures…) pour le fonctionnement de ses activités qui couvrent désormais l’ensemble de la France. La présence de l’occupant soumet la population à un contrôle plus strict. Les arrestations se multiplient et « Françoise » est arrêtée par la Gestapo. Elle parvient néanmoins à s’échapper et s’installe dorénavant dans des caves, des greniers ou des garages pendant plusieurs jours afin de continuer sa mission. Et ce, jusqu’à la Libération.
Après la guerre, décorations et distinctions lui sont décernées de France (Officier de la Légion d’honneur, Croix de guerre 1939-1945 avec palmes et Médaille de la Résistance avec rosette le 17 mai 1946), de Belgique (Officier de l’Ordre de Léopold II avec palmes, Croix de guerre belge 1940-1945 avec palmes), des États-Unis (Medal of Freedom, avec palme d’or du Canada… Elle est même faite « Officier du très excellent Ordre de l’Empire Britannique » le 21 janvier 1947. Mais Marie-Louise Dissard s’éloigne des lieux de pouvoir et prête peu d’attention aux gratitudes officielles. C’est seule, démunie et gravement malade qu’elle termine sa vie. Elle meurt dans l’anonymat complet en juillet 1957 à 75 ans. Sa mémoire a été entretenue après sa mort par une association « Les Amis de Françoise ». Un lycée professionnel de Tournefeuille porte aujourd’hui son nom de combattante de l’ombre, Françoise, en hommage à son action en faveur de l’apprentissage des jeunes filles (elle avait été employée des services municipaux, inspectrice de couture dans les écoles de jeunes filles avant de fonder sa boutique). Le 17 mai 1962, le Général de Gaulle, président de la République, inaugure une plaque apposée sur sa maison natale, au 4, de la rue Maréchal Foch, à Cahors. Mais il faut attendre le 16 avril 2011 pour qu’une plaque commémorative devant le 40, rue de la Pomme soit inaugurée par le maire Pierre Cohen.
Crédit photo : Jean Dieuzaide
Photo prise par Jean Dieuzaide lors de la Libération de Toulouse en août 1944 où l’on y voit Marie-Louise Dissard, cigarette au bec, entourée de ses apprenties.


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