Au pied des tours du quartier de Bagatelle, la médiathèque du grand M est flambant neuve. Un peu plus loin, la future Maison de l’image verra le jour à l’horizon 2014 sur le quartier de la Reynerie. A Toulouse, les équipements culturels sur les quartiers populaires tendent à se développer dans un souci d’urbanisme indéniable. Mais pour l’heure, les édifices publics manquent. La réhabilitation est nécessaire, l’action culturelle indissociable.
Dès sa création en 2001, le Couac (Collectif d’urgence d’acteurs culturels) s’est positionné en contre-pouvoir des politiques culturelles traditionnelles. Autour des Motivés, du groupe Zebda ou encore du collectif d’artistes Mix’Art Myrys qui occupait alors les locaux de l’ancienne préfecture, 25000 personnes se retrouvent dans les rues de Toulouse pour « la grande mascarade du Couac ». Aucune autorisation n’avait été demandée. Le Couac prend officiellement forme pour allier une réflexion sur les politiques et les actions culturelles. Pour agir, mais avant tout pour réfléchir. La culture n’est pas qu’arts et lettres qui seraient réservés à une élite instruite, lettrée et cultivée. Elle ne se limite pas non plus au Raï, à la danse orientale ou au hip-hop, souvent vues comme seules émanations culturelles des quartiers populaires. « Ce sont les seules choses que l’on nous propose dans le quartier, que ce soit pour les activités des enfants ou pour la fête de la musique. J’attends de voir le jour où l’orchestre du Capitole viendra jouer en plein cœur des quartiers populaires », regrette Christine, habitante de la Reynerie pendant 14 ans.
Réflexion, action !
La culture est aussi outil de transformation sociale, vecteur d’émancipation individuelle et collective. Dès le départ, le Couac agit dans les quartiers dits populaires par le biais de ses membres, près d’une trentaine d’associations et de collectifs. « On traitait déjà la question de la culture, mais on voulait quelque chose de plus important tant la situation devient de plus en plus préoccupante, voire même grave », ajoute Mélanie. « La culture et l’art ne sont pas quelque chose de gentil, ils ont une véritable fonction sociale. Ils sont aussi là pour questionner, même violemment, comme outil de prise de conscience ». En juillet 2010, une commission est créée, spécifique aux quartiers populaires. L’idée fait son chemin. Quelle forme donner à cette réflexion sur les quartiers ? Aux côtés de quatre collectifs, l’Agit (compagnie de théâtre itinérant), le Takticollectif, Dell’Arte (association de développement culturel et d’insertion sociale sur le quartier du Mirail) et Mix’Art Myrys, une décision est prise. Il faut organiser une réflexion commune sur les quartiers : « A la fin du festival Dell’Arte 2011, une dizaine de personnes ont débarqué encagoulés et ont tiré en l’air. Une véritable scène de film, sans qu’il n’y ait de réactions directes de la part de la mairie ou des médias. Cet événement a précipité notre volonté de faire naître un temps fort autour du traitement politique et médiatique des quartiers populaires ».
Couac, qu’on fasse
L’initiative ne doit plus être du seul ressort d’intervenants et de politiques extérieurs, mais doit prendre racine en son sein, par les acteurs et habitants. L’initiative quartiers populaires est née. « Cette initiative n’est qu’une première pierre. Nous espérons que les différents acteurs des quartiers vont se réapproprier la question... Nous verrons bien sous quelle forme se déclinera l’épisode 2 », commente Fred Ortuno, le second salarié du Couac. Pendant un jour et demi, quatre tables rondes sont organisées à l’ancienne bibliothèque de la Reynerie, centre névralgique du quartier du Grand Mirail, au beau milieu des immeubles de béton qui abritent plus de 20 000 habitants. L’équivalent de Muret, sous-préfecture du département de la Haute-Garonne. Habitants d’aujourd’hui et acteurs des mobilisations du passé se réunissent ensemble, un fait rare. Dehors, aucune voiture ne brûle et les médias sont quasiment absents de ces rencontres, comme souvent. Les habitants du quartier ne sont pas nombreux à s’être déplacés, « c’est toujours les mêmes têtes, on ne voit personne qui vient d’ici », peste cet habitant du Mirail. Les acteurs du tissu associatif des quartiers sont venus de toute la France, de Vaulx-en-Velin, de Lyon, de Montpellier, de la région parisienne... Tous veulent que la question des quartiers soit traitée de front, sur le fond. « Ce n’est pas à la faveur de simples travaux d’urbanisme, bien qu’ils soient nécessaires, que nous réglerons les problèmes inhérents aux quartiers populaires. L’emploi, l’accès à l’éducation, à la culture, sont indissociables de cette problématique, mais nous faire croire que de changer le cadre de vie va modifier les problèmes sociaux est une aberration », dénonce ce militant, qui se réclame de « la gauche sociale ». L’accès à la culture est en toile de fond, toujours.
Des promesses, toujours des promesses...
Tous sont conscients de la difficulté de l’action politique et de la complexité de la mise en place, mais nombreux veulent agir en totale indépendance des politiques publiques, « trop dirigistes et pas assez à l’écoute des réalités du terrain ». La réflexion est poussée, mais rares sont les alternatives concrètes évoquées. L’idée de créer un parti politique issu des quartiers est évoquée par certains. « La commande publique doit être le fruit d’une conciliation préalable entre les acteurs de terrain et les institutions, elle ne doit pas seulement servir un projet politique fixe qui est déjà fixée en amont », commente cet autre acteur culturel des quartiers.
Dans le cadre du Grand projet de ville, 727 millions d’euros ont été alloués aux Zones urbaines sensibles (ZUS) de Toulouse. On y parle surtout d’urbanisme et d’aménagement de l’espace urbain, « pas assez de questions sociales ou de rôle de la culture », regrette cette éducatrice spécialisée. Dès le mois d’octobre 2012, la municipalité lance aussi ses Assises de la politique de la ville : « Elles définiront nos ambitions, avec les associations, dans le fil du projet urbain travaillé dans le cadre de la Fabrique », avait déclaré le maire au mois de février. Divers acteurs du Couac devraient y prendre part, notamment dans le cadre des ateliers sur le thème de la culture et de son rôle à jouer dans les quartiers. Certains regrettent déjà que seules les associations subventionnées par la mairie aient été conviées. La réponse est à chercher du côté politique, comme bien souvent.
Note : Une étude sociologique effectuée par une élève de Master a été réalisée au début de l’année 2011 sur commande du Couac. Après la création de la commission Culture et quartiers populaires, ils ont ainsi pu identifier certains manques et besoins auxquels il fallait remédier. Détails sur le site de Friture Mag ou sur le site du Couac (www.couac.org, rubrique Travaux universitaires).
Avec la récente inauguration de la médiathèque du Grand M dans le quartier du Mirail, la municipalité agit pour le développement des infrastructures culturelles dans les quartiers populaires. Au delà des bibliothèques et médiathèques (celle d’Empalot pour exemple), les salles de concert, de théâtre ou de cinéma viennent à manquer sur les quartiers. La prochaine Maison de l’image est attendue courant 2014, mais plusieurs associations s’inquiètent de voir la question de l’urbanisme prendre le pas sur la question de fond, le projet culturel qui y sera attaché. Elue en charge de la culture, Vicentella De Comarmond s’explique sur la question du manque d’infrastructures dans les quartiers populaires de Toulouse : « Cela a été le constat que nous avons fait lorsque nous sommes arrivés au pouvoir en 2008 : à l’exception des bibliothèques de quartier et des centres socioculturels, aucun équipement culturel n’était implanté dans les quartiers », sans oublier de tacler la municipalité précédente : « C’est particulièrement révélateur de la conception politique de nos prédécesseurs ». Elle ajoute : « En décidant de décentraliser les trois équipements culturels majeurs du mandat, la Maison de l’Image à la Reynerie, la Salle de musiques actuelles à Borderouge, et la Halle de La Machine à Montaudran, Pierre Cohen a simplement voulu dire aux habitants des différents quartiers de Toulouse : il n’y a aucune raison que les grands équipements soient réservés aux habitants du centre-ville. »


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