Lundi, 12h, nous avons rendez-vous avec un représentant syndical et la secrétaire du comité d’hygiène, sécurité et conditions de travail (CHSCT) de la centrale nucléaire du Blayais et des ouvriers sous-traitants, dans un lieu tenu secret. À notre arrivée, seuls les représentants syndicaux sont présents. Deux heures plus tard, les travailleurs sous-traitants ne répondent toujours pas. Silence radio ! Quelques jours après, nous recevons le coup de fil d’un délégué CGT qui, enfin, a pu convaincre un prestataire de témoigner. Nous l’appèlerons « Pierre », afin de conserver son anonymat.
Pierre nous raconte alors, par téléphone, son métier dans une entreprise prestataire en logistique et radio protection. Pierre est agent de logistique à l’année au Blayais. D’une certaine manière, il est privilégié car il en a terminé de parcourir la France d’arrêt de tranche en arrêt de tranche, loin de sa famille.
Management par la terreur
D’emblée, Pierre évoque ses conditions de travail, mais surtout l’état d’esprit qui règne au sein de son entreprise. Les termes sont violents : stress, souffrance au travail, sentiment d’injustice, problème de santé. « On est 150 prestataires sur Blaye, au moins 90 tremblent de peur d’être licencié. Pour tenir le coup, il faut avoir du caractère ».
On comprend alors mieux la crainte de témoigner, de raconter et le rendez-vous manqué de l’autre jour. John Gazziero, représentant syndical CGT va plus loin. « Cette entreprise prestataire manage par la terreur. Elle convoque les personnes à chaque événement mineur, par courrier avec accusé de réception au domicile du travailleur. L’entreprise monte alors un dossier sur chacun, entretenant ainsi une chape de plomb sur presque tous les salariés, surtout ceux qui ont tendance à être un peu trop rétif vis-à-vis du système ou qui se plaignent de conditions de travail inacceptables ». Nous comprenons que Pierre est un récalcitrant et que l’anonymat est de bon aloi.
Risques psychosociaux
Le syndicaliste insiste sur le fait que le statut des travailleurs sous-traitants est inférieur à celui des agents EDF. D’ailleurs une partie du combat syndical de ces dernières années concerne l’alignement du statut des prestataires extérieurs sur celui des agents EDF. Pour autant, les risques psychosociaux existent aussi chez les agents EDF. John Gazziero explique qu’avec l’externalisation de nombreuses tâches, les agents EDF deviennent de simples surveillants. Il y a alors un sentiment de perte de compétence et de dévalorisation du travail. « Au CHSCT, trois expertises ont été réalisées sur les risques psychosociaux révélant que la menace de suicide chez le personnel EDF est bien réelle ».
Paradoxalement, parfois, ce sentiment de dévalorisation du travail produit des stratégies perverses où la personne en souffrance, pour « exister », va à son tour devenir tortionnaire vis-à-vis d’un subalterne.
Pierre, le sous-traitant, raconte qu’avec « certains agents EDF qui surveillent, c’est pas facile. On tombe sur des gens qui font tout remonter à leur supérieur, dès le moindre petit problème ». Le syndrome du petit chef, souvent en souffrance lui-même, va nuire lourdement au travailleur sous-traitant, notifiant un blâme par ici, une convocation par là, puis éventuellement une mise à pied, jusqu’au licenciement.
« C’est toujours les mêmes qui sont grillés ! »
La pression est constante chez les travailleurs prestataires. D’un côté, un donneur d’ordre qui surveille et vérifie, parfois de façon tatillonne, que le travail est bien fait ; de l’autre une entreprise qui ne veut pas perdre son marché, l’ayant emporté sur la base d’un devis moins cher que les autres, mais dont le contenu du service se doit d’être aussi satisfaisant. En bout de chaîne, le travailleur doit réaliser une tâche selon des critères d’efficacité qui sont souvent difficiles à obtenir.
« Il faut toujours de la vigilance quand on fait la décontamination de la piscine. La hantise, c’est qu’il y ait un pépin sur ces chantiers-là » raconte Pierre. Dans ce cas-là, le délai d’intervention s’allonge, les hommes prennent plus de doses que prévues, la rentabilité est diminuée et l’opérateur se fait taper sur les doigts. « Alors, l’entreprise met toujours les mêmes pour les travaux les plus chargés. C’est toujours les mêmes qui sont grillés ! dit-il d’un ton énervé. Quand on arrive au seuil maximal de notre dose annuelle (20mSv par an, selon la législation), on change de service. Pour les anciens comme moi, on n’est jamais heureux de prendre 1mSv, mais on relativise. Certains n’y pensent même plus, parce que ça fait partie du métier. On verra dans 30 ans ».
Au Blayais, le seuil annuel est descendu à 14mSv selon la direction de l’entreprise prestataire. Des chiffres en apparence positifs. Selon Pierre, « l’objectif est de montrer au client EDF que l’entreprise fait attention à ses salariés. C’est juste pour l’image de marque ! En fait, il ne s’agit que d’une moyenne entre tous les travailleurs ».
« Tu vas faire ça et c’est tout ! »
Travailler dans le nucléaire, décontaminer les zones les plus radioactives, c’est un travail, presque comme un autre. Quand nous demandons à Pierre son sentiment sur les risques concernant sa santé, la réponse reste ambivalente : « on n’y pense pas vraiment. C’est comme quand on fume, vous savez que c’est mauvais pour votre santé, mais pourtant vous fumez toujours. Ici, c’est pareil, on connaît le danger, mais c’est notre boulot, alors on le fait. Et puis quand le chef dit : « tu vas faire ça et c’est tout », on s’exécute ».
Et le boulot, lors des arrêts de tranche, consiste à descendre au fond de la piscine, avec son dosimètre accroché. « On nettoie d’abord au kasher, puis après on frotte du « déconta » avec des chiffonnettes. On passe du produit sur les parois et on pousse le tout dans un puisard. On peut y rester 20mn, 30mn, voire 2h, tout dépend de la contamination et de ce que dit le dosimètre ». Tout en bas, à 20 mètres de la surface, Pierre, ou un de ses collègues, harnaché de son TEV (tenue étanche ventilée), sorte de scaphandre en nylon, alimenté en oxygène par un tuyau, Pierre, confiné dans sa tenue, frotte, éponge, racle… Voilà, c’est ça le boulot. Sauf que lorsque le dosimètre se met à gueuler, c’est que la radioactivité s’accumule un peu trop et qu’il faut céder sa place à un collègue pas encore dosé… Stress assuré !
« Quoi qu’il en soit, faut faire le job » nous rassure Pierre. Nous voilà effectivement rassuré, le réacteur va pouvoir repartir. Fin de la conversation.
Pierre, travailleur sous-traitant du nucléaire va continuer son boulot, mais jusqu’à quand et dans quelles conditions ? Étrange sensation, comme dialogue qui n’est pas terminé…
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