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Nouvelle

Un tsunami caché dedans

20 novembre 2015, par Anne-Sophie Terral


Je n’ai même pas montré les dents. Je n’ai rien vu venir. Il m’a vue arriver avec mon ventre tout rond. Et cet inconnu a de suite posé sa main sur mon ventre : « Garçon ou fille ? ». Depuis que tu es là, il se passe des choses vraiment bizarres. Mains spontanées et regards complices pleuvent sur ma petite personne. Mon ventre est devenu un espace public. Essayons de raconter l’histoire qui t’a élevé en quelques mois du rang de petit haricot invisible à celui de riquiqui bien commun, sur qui chacun peut opiner et poser la main librement.

Il était une fois l’histoire d’une perte d ’équilibre. Dans cette histoire, pas de princesse, ni de crapaud. Pas même une belle-mère méchante. Juste une banale chute à vélo. Tout a commencé par la première image de toi. Enfin, image de toi, c’est vite dit. Plutôt une couleur. Pas digne d’un Miro ou d’un Kandinsky. Mais une nuance un peu nauséeuse, inventée par des pharmaciens surement déprimés. Nous l’appellerons le « bleu labo ».
Encore pas réveillée, très tôt le matin, il m’avait fallu attendre. Si ça devenait bleu labo, tu étais là. Si ça restait blanc, tu n’étais pas là. De la magie noire. Et puis, le mini bâton de pluie – du nom scientifique de test de grossesse – avait parlé. Tu étais bien là, tapi quelque part. Tout petit, minuscule même, en cours d’emménagement au fond de mes entrailles. Même au microscope, impossible de voir tes déménageurs en action dans mon agenda de la semaine.
Pourtant ce matin là, en fonçant sur mon vélo, je m’étais sentie stupéfaite de ce qu’il m’arrivait. Rien à voir, à entendre, ni à se mettre sous la dent. Tu n’étais pas encore cette chose sur laquelle un inconnu allait pouvoir poser ses gros doigts. Tu n’étais pas vraiment tangible, à peine prouvé scientifiquement. Pourtant, tu étais déjà quelque chose d’immense. Immense et invisible.

Saoulée par l’air du matin, j’étais propulsée comme un astre sur mon vélo. Dans le parc, la rue, sur le pont, au dessus du fleuve. Les collégiens, les oiseaux, les pots d’échappement, même les publicités mensongères : tout l’univers m’accompagnait. Il acclamait la nouvelle à l’unisson avec mon chant intérieur. Cette matinée ressemblait à une sorte de météo géante chuchotant un tsunami à venir. J’étais la seule à l’entendre et j’en était grisée.
Jusqu’à ce trottoir mal négocié, proche de ma destination finale. Rien de grave. J’avais juste fini tendrement incrustée dans le bitume, rescapée d’un crash de vélo à 50 centimètres d’altitude. Au même niveau que quelques chewing-gums préhistoriques, j’avais réalisé : tu étais déjà génial mais aussi un peu terrifiant. La gueule de travers, le vélo semblait d’accord. Le genoux écorché et la morve au nez, j’avais continué ma journée comme si de rien n’était. Avec mon tsunami révolutionnaire caché dedans.

Tour au micro-onde avec le monde médical

Ce n’est qu’après que tu es devenu quelque chose d’un peu plus « public ». Enfin, on entendra par public la communauté proche. La tribu quoi. Absolument incapable de garder un secret plus longtemps qu’une chute de vélo, tout le clan familial et amical savait déjà que tu étais dans les parages. Mais aucune main ne se posait encore sur mon ventre. A peine celle de ton papa ému, un peu effarouché. Il fallait que je m’assure que tu étais bien là. Je suis donc allée voir à quoi tu ressemblais. Pas dans un voyage astral non. Mais avec un outil tout aussi fiable et un peu plus pratique : internet. Et là j’avoue, tu m’as fait un peu peur. Après le bleu labo, il y a eu le marron rougeâtre des schémas représentant les mystères de la morphologie féminine.
Il fallait donc que je t’imagine là, en cours d’installation dans une sorte de nid d’algues molles et flottantes. Dans cet écrin blafard, tu ressemblais sur les meilleures photos à un haricot ou une crevette, et sur les pires à un acarien ou un mini-alien. C’est le moment où, pour oublier, j’ai mangé beaucoup de tartiflettes et de viande trop rouge. J’étais devenue une sorte d’ogresse heureuse d’être affamée, mais qui ne prenait plus jamais son vélo.

Pendant neuf mois, j’ai donc appris à user mes godasses, jongler avec les grèves de bus et les poétiques bouchons de la fin d’après-midi. J’ai quand même réussi à arriver à l’heure à notre premier rendez-vous avec le monde médical. Une médecin généraliste pète sec avec qui j’étais venue partager mon tsunami intérieur et mes excès de tartiflettes. 10 minutes après une rencontre rapide comme un tour au micro-onde, nous nous sommes retrouvés dans le couloir, toi et moi. Dans ma main : la table de la loi de mes nouveaux interdits et un calendrier de prises de sang digne du ravitaillement de Dracula en Roumanie. Toxoplasmose, amniocentèse, bilan glycémique : les nouveaux mots posés sur toi sonnaient comme une langue étrangère très moche. Une que j’aurais détestée apprendre en 4ème. On commençait, toi mon petit haricot, mon petit alien, à te regarder comme une pathologie. Quant à moi, j’étais devenue un potentiel réceptacle à problèmes. Moi, la tranquille du fond de la classe. De la science fiction.
Alors je n’ai pas haussé le ton. J’ai fait comme les chattes avec leurs petits. Celles que j’avais pu observer enfant à la campagne. Je t’ai attrapé avec mes dents par la peau du cou, pour te déplacer dans un meilleur endroit pour nous. Moins efficace, moins stressant, moins automatisé.

Un exercice d’équilibristes

Oui finalement, ton arrivée était quand même un événement social. Et j’ai découvert des interrogations qui dépassaient largement mon simple nombril boursouflé. Comment accouche -t-on ? Les femmes ont-elles le choix de donner naissance comme elles le souhaitent ?
La première échographie est venue soutenir mes réflexions bouillonnantes. Fini les schémas scientifiques plus ou moins réussis. Tu étais bien là, gigotant dans ton jardin suspendu. Un paraguayen installé dans son hamac. Ton aquatique nonchalance n’était pas feinte. Ce jour là, j’ai même cru t’entendre siffloter. J’ai été très flattée d’avoir l’air si confortable. Moi la sèche, la maigrelette de service aux os pointus. Alors tu es resté là jusqu’à ce que je murisse comme un fruit, sans tomber de l’arbre. Ma peau de pêche s’est tendue sans se fendre. Et tu t’es étiré comme un danseur. Tu as pris ta place dans l’espace public. Mais toujours sous mon nez.
J’ai alors décidé de faire mon tri dans les tables de la loi. Et de virer sans fracas tous les professionnels de santé qui me prendraient de haut. Vu le contexte (voir encadré), nous avons laissé de côté l’accouchement à la maison. Nous avons atterri dans un cabinet de sages-femmes qui nous ont accompagnés. Accompagnés, pas pilotés à distance. Elles ont été des guides qui ont partagé leur savoir avec nous. Pas à des représentants expéditifs de l’autorité médicale.

Je voulais accoucher, et ne pas être accouchée. Tu voulais naitre et ne pas être tiré de ta cachette. Comme deux surfers débutants, debout sur la vague, il a fallu garder l’équilibre. Surfer sur les progrès de la médecine lorsque nécessaire, en étant le moins docile aux protocoles hospitaliers lorsqu’ils sont bêtes et méchants. Etre aux manettes du vaisseau, tout en laissant monter à bord tout ceux et celles qui pourraient nous conduire à bon port.
Tu verras, on parle peu de l’accouchement. C’est pourtant notre origine à tous. Mais ce n’est pas un sujet politique. A peine un truc un peu crado, dont même les femmes entre elles taisent les détails. Alors pourquoi je te raconte cette histoire ? Parce que c’est celle d’une prise de pouvoir. Tu verras, dans la famille, à toutes les sauces et à toutes les époques, on raffole de récits d’émancipation. Et puis, c’est notre histoire d’équilibristes. Une séquence de funambules commencée il y a neuf mois par une chute à vélo, terminée aujourd’hui par ton arrivée lumineuse. Celle d’un petit danseur sur son fil.

Le Droit de choisir son accouchement

Le droit pour les femmes d’accoucher comme elles souhaitent (domicile ou hôpital) est aujourd’hui remis en cause. La faute à l’obligation pour les sages-femmes indépendantes de s’acquitter d’une assurance obligatoire pour pouvoir pratiquer des accouchements à domicile. S’élevant environ à 20 000 euros, celle-ci dépasse le plus souvent leur chiffre d’affaire annuel. Et si elles continuent à pratiquer sans s’assurer, elles risquent tout simplement la radiation.

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