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Sauces bordelaises

Rendez-vous avec une huître

1er juillet 2012, par Bernard Gout


Friture : bonjour Amélie, heureux de vous rencontrer dans ce cadre merveilleux du Bassin d’Arcachon. Merci de nous avoir accordé cet entretien.

Amélie : C’est moi qui vous remercie. Ce n’est pas tous les jours que l’on a l’occasion de voir son nom dans un magazine. J’en suis même très flattée…

F : Nos lecteurs, comme une grande majorité des Français, vous connaissent bien et vous vouent, pour certains, un véritable culte mais au fond, que savent-ils de vous ? C’est la partie méconnue, mystérieuse, de votre vie que nous aimerions aborder, si vous le permettez.

A : Allons-y.

F : Vous êtes donc une huître creuse, l’espèce la plus répandue sur les côtes de notre pays puisque vous représentez 98% de la production nationale.

A : Exact, et plus précisément, une Gigas. Et je te serais reconnaissante – tu permets qu’on se tutoie ? - de bien vouloir appuyer sur le « s » final : une Gigasss

F : Commençons par le début... des souvenirs d’enfance ?

A : Bien sûr. D’abord ma naissance en juillet-août. Ma mère nage dans les courants du Bassin. Ne fais pas cette tête là, les huîtres nagent. C’est l’été, la température de l’eau est idéale, plus de 20°, et Maman pond pendant plusieurs jours. Et nous voilà plus d’un million d’œufs à dériver au gré des courants. Nous sommes les naissains.

F : Un million ?!

 : Oui mais tu sais, à peine 10% d’entre nous atteindrons l’âge adulte. Bref. Nous dérivons donc, mes sœurs et moi, pendant une vingtaine de jours après quoi, notre instinct nous commande de trouver un point d’appui où nous fixer. Ce que nous faisons sur des tuiles recouvertes d’une sorte de mortier sur les fonds sablonneux. Une fois bien arrimées, nous alternons bains de mer et bains de soleil à marée basse.

F : A marée basse ? Vous pouvez vivre hors de l’eau ?

A : Bien sûr, plusieurs jours même, si nécessaire. J’ai vécu ainsi durant 8 mois, jusqu’en avril. Je mesurais alors 3 à 4 cm. c’est là que j’ai rencontré Nicolas pour la première fois. Nicolas, c’est mon éleveur, mon « coach ». Un vrai papa-poule. Il est arrivé avec sa « plate », un bateau à fond plat qui permet de se déplacer dans 10 cm d’eau, et a ramassé les nombreuses tuiles sur lesquelles grand nombre de mes sœurs et moi-même nous étions fixées. En fait, c’est lui qui les avaient posées là spécialement pour nous quand Maman pondait. Une fois tout le monde à bord, Nicolas nous a ramené à sa « cabane ». Ce fut ma première balade en bateau.

F :
Pas de mal de mer ? Je plaisante…

A : Une fois à la cabane, « détroquage ». A l’aide d’un outil spécial, Nico décolle ce mortier dont les tuiles sont couvertes, et nous avec. Puis, il nous regroupe dans des poches à fin maillage et nous amène sur ses parcs, en mer, où nous allons passer six mois, posées bien à plat. Pendant cette période, il viendra tous les mois pour nous « tourner » afin que nous ne nous collions pas les unes sur les autres.

F : Vous tourner…

A : Oui. Passés ces six mois, nous sommes en septembre-octobre, nous mesurons 6 cm et Nicolas nous ramène à la cabane pour nous « dédoubler ». Nous avons grandi et sommes à l’étroit dans nos colocations. Nico va donc répartir les locataires de chaque poche dans deux à trois poches différentes en fonction de leur taille. Bien à l’aise, nous repartons aux parcs pour 6 mois de plus.

F : Encore ?

A : Et l’opération se répète ainsi tous les 6 mois : petite croisière sur le Bassin, tournées chaque mois, dédoublées, et ainsi de suite jusqu’à ce que l’on atteigne l’âge de 3 à 4 ans.
Aujourd’hui, je n’ai que 14 mois mais crois-moi, j’ai dû échapper à pas mal de dangers pour en arriver là : les moules qui se collent sur nous et filtrent, chacune, autant d’eau que 5 douzaines d’huîtres ! Résultat : elles nous étouffent et nous privent du plancton qui nous nourrit. C’est amusant mais nous sommes au même régime alimentaire que les baleines ! Sans parler du terrible bigorneau-perceur qui distille sur nos coquilles un suc qui en dissout le calcaire avant d’y faire un trou par lequel il va nous dévorer toutes crues. Brrr !

F : Et après, Amélie, quand tu auras 3 ou 4 ans ?

A : Là, je serai au sommet de ma forme, prête à réaliser mon destin. Et si tu as de la chance, tu me retrouveras dans une belle assiette, à la terrasse d’un petit bistrot au bord de l’eau. Alors, nous pourrons entrer en « communion »… Surtout si tu as commandé une bonne bouteille de vin blanc sec bien glacé…

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