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Témoignage-Attentats

Le 13 novembre à Montréal : touchée mais de loin

19 novembre 2015


Par Barbara Ferradini 26 ans, toulousaine expatriée à Montréal pour un an.

Vendredi soir devait être une soirée calme. Je raccompagnais un ami à la gare et je rentrais dans mon appartement au centre-ville de Montréal, pour me remettre d’une semaine riche en sorties et gueules de bois.
C’est en fin d’après-midi que je reçois la première notification CBC sur mon téléphone. Une fusillade à Paris. Tiens, Paris c’est la France, la France c’est chez moi, je vais regarder ça de plus près. Ça a l’air sérieux. Les amis autour de moi s’intéressent, allument leur PC portable pour se renseigner un peu. On s’inquiète, ce serait à plusieurs endroits ? Il y a eu des morts ? On sait qui a tiré ?
Non, on ne sait pas. On sait presque rien pour le moment. A cet instant précis, dans nos esprits, c’est un évènement triste comme un autre. Qui touche notre pays, donc on sait qu’on va se renseigner un peu plus, mais plus tard.
Alors on éteint l’ordinateur, on vaque à nos occupations, je ramène l’ami à la gare. On est à mille lieux de réaliser ce qu’il est en train de se passer dans la capitale de notre pays d’origine.
Puis comme prévu, je rentre chez moi. Dans le métro, je réfléchis à ce que je vais me faire à manger, sûrement quelque chose de réconfortant pour pallier aux excès de la veille. Et je vais sûrement regarder une série, ça fait longtemps que je n’ai pas eu une soirée tranquille. Pas un seul instant, je ne pense à Paris, j’ai oublié qu’il se passait quelque chose.
C’est en arrivant que je trouve mes colocs, attablés dans la cuisine avec tablettes et ordinateurs, zappant du site de Radio Canada à celui de France Info. Mon téléphone quant à lui est saturé de notifications. Tout me revient en tête et je comprends que c’est vraiment sérieux.
On parle d’une soixantaine de morts, à plus de 5 endroits différents. On parle du Bataclan, mais aussi du stade. Il doit être minuit passé en France. Je pense de suite à mon amie Fanny qui vit à Paris. Je lui écris sur Facebook car j’imagine les réseaux téléphoniques français saturés. Elle est confinée dans un restaurant près du Bataclan, et il y a eu une fusillade en bas de chez elle. Elle va dormir là. Je commence à saisir l’horreur de la situation. Je ferme les yeux et m’imagine les rues parisiennes. Je me sens si proche de cette France dont je me suis éloignée pour quelques temps.

A 3h du matin, heure parisienne, on m’invite déjà à un rassemblement près du consulat français à Montréal. Non, c’est trop tôt, laissez-moi digérer, laissez-moi comprendre ce qu’il se passe vraiment.
Je me réveille samedi. Pendant quelques secondes, comme après une rupture, ou après avoir perdu un être cher, je ne pense plus au drame de la veille. Puis tout me revient d’un coup. La liste de mes amis pas encore signalés « en sécurité » la veille au soir sur Facebook, la pauvre Fanny qui était aux premières loges, les interrogations sur le commanditaire de ces attentats. Je suis toujours dans mon lit quand j’allume mon téléphone, je veux savoir ce qu’on sait de plus. Il est 17h en France, et on sait maintenant qui revendique ces crimes, on a compté les morts et les blessés. Le bilan est celui que vous connaissez, terrible, choquant, accablant.
Ma première réaction : j’ai envie de rentrer en France. Être près de ma famille, de mes amis, faire front avec eux. Je me sens française comme jamais. Je change ma photo de profil, j’écris mon message de soutien, je me renseigne sur les prochains rassemblements à Montréal. Je veux tout faire, tout ce que je peux faire depuis ici. La solidarité des Québécois avec Paris, et le fait que plus de 25% (1) de la population montréalaise est née en France font que les actions de soutien sont quotidiennes.
Dans les jours qui suivent, je ne cesse de lire des articles sur le drame. Des articles qui souvent me donnent des frissons, me font pleurer dans le métro. Je vais à la marche organisée par le maire de Montréal en soutien à Paris. Je ressens l’émotion présente, je m’agenouille devant les bougies que l’on a allumées sur le sol devant le consulat. Quand je marche dans la rue, et que j’entends un accent français, je cherche le regard de mon compatriote et je lui souris tristement.
Mais petit à petit, je me rends compte que c’est pas comme en janvier. En janvier, j’étais à Toulouse, j’étais en France. Maintenant, je suis partie. Je suis terriblement touchée, mais je suis beaucoup moins concernée. Je pense à Paris sans cesse, mais je marche dans les rues de Montréal. Les gens autour de moi sont tous au courant bien évidemment et ils se mobilisent autant que nous, mais le poids ne repose pas de la même façon sur leurs épaules. Pas comme je l’imagine peser sur chaque français, pas comme Charlie Hebdo a assombri chaque regard croisé dans la rue au mois de janvier.
Ça en devient presque frustrant, je me sens en décalage. Les façades de ma ville sont éclairées du drapeau bleu-blanc-rouge en soutien à ce pays lointain qui est le mien. Et même si les canadiens que je connais ne manquent pas de me témoigner leur soutien par quelques mots de sympathie, ils savent que je l’ai vécu comme eux, que je l’ai vécu d’ici. Touchée, mais de loin.
Entre temps, les bombes ont été lancées sur Daech, Manuel Valls a fait son discours : « Nous répliquerons coup pour coup ». « Nous répondrons au même niveau ». Sur les réseaux sociaux, tous les dérapages sont permis. Je m’inquiète pour la France.

Mais je comprends progressivement que dans mon anxiété, quelque chose a changé. Le sentiment n’est pas le même que celui que j’avais en janvier. Car, malgré la terrible inquiétude qui me ronge en pensant à mon frère, à ma famille, à mes amis, et à tous les français, moi, personnellement, je me sens… à l’abri. Loin de moi l’idée de me lancer dans un discours géopolitique sur la sécurité, mais je me sens hors de portée. Mon inquiétude face à l’avenir est différente de celle ressentie au début de l’année. Je me fais du souci pour mon pays, mais pas pour moi car je suis loin. Culpabilité et soulagement accompagnent cette pensée. Soulagement d’être loin du danger, culpabilité d’être loin des miens, d’être loin de ceux qui luttent pour la paix dans mon pays. Je peux toucher du bout du doigt la frontière entre égoïsme et engagement.
Mais à la fin, les frissons sont toujours là à chaque article que je lis, mes yeux brillent quand je vois la place du Capitole éclairée par des centaines de bougies formant les mots « Liberté, Égalité, Fraternité ». Et j’aimerais pouvoir me payer un billet aller-retour pour aller poser une de ces bougies.
Je comprends finalement qu’attaquer la France, c’est aussi attaquer les 3 millions et demi (2) de français expatriés un peu partout dans le Monde.
Être mobilisé de loin, c’est toujours être mobilisé.

(1) https://fr.wikipedia.org/wiki/Montr...
(2) https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%...

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